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Le Manse de Cairol (7/7) : interprétation historique

dimanche 14 août 2005 , par Genty Pierre-Yves , Commenter

Une exploitation minière médiévale des XII-XIVe siècle, près de Montpellier

  Interprétation liée à l’expertise de terrain

Que la raison d’être essentielle de ce complexe de quelques 15 000 m2 de superficie soit l’exploitation du minerai de fer ne semble guère pouvoir être contesté [1], d’autant moins, que l’environnement entièrement rocheux ne présente aucun intérêt sur le plan agricole, et que la position stratégique du lieu n’est que médio¬crement favorable (colline ample et arrondie) à l’implantation d’un système protégé de même nature que les principaux châteaux connus dans les environs, réfugiés en des lieux moins accessibles [2].
Les bâtiments reconnus, d’un caractère solide et homogène, désignent plus une demeure et un établissement à vocation productive, qu’un ensemble fortement protégé, même si les constructions dénotent de la puissance et une certaine préoccupation de la défense. En périphérie de cet ensemble de qualité se reconnaissent quelques traces d’utilisation agraire des pentes rocheuses, probablement destinées à fournir des denrées essentielles au groupe humain.
Soudée à l’ensemble, mais fonctionnant peut-être de façon indépendante, une tour de vigie paraissant liée à un vaste système de défense, semble montrer une rela¬tion étroite entre les tenanciers locaux et le pouvoir dominant.
Enfin, pour ce qui est de la datation, tous les éléments archéologiques repérés montrent une occupation essentiellement centrée sur les XIIe- XIVe siècles.

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Fig. 5 - L’établissement de Cairol dans son cadre oro-hydrographique et historique
  • Caractères couchés : principales mentions et leurs dates,
  • Caractères droits : appellations actuelles,
  • Courbes de niveaux à 25 m, sauf pour les abords du site, à 5 m (tirets),
  • Hachures : les vestiges du "Manse de Cairol",

  Etat des lieux aux XVIIIe - XIXe siècles

Une déformation de Cairol en Roucayrol

La désignation contemporaine "Tour de Roucayrol" a soulevé dès le départ une interrogation puisque l’ouvrage de F. Hamlin sur les noms de lieux de l’Hérault [3] faisait état de mentions médiévales
concernant tout aussi bien "Roucayrol" que "Cairol", le premier d’ailleurs en relation avec une combe et une voie en 1334 [4], le second en relation avec le terme de manse entre les XIIe et XIVe siècles, le premier raccordé au territoire des Matelles, le second à Murles.
L’analyse des différents documents cartographiques susceptibles d’éclairer la situation est on ne peut plus explicite : 1- le cadastre de 1831 désigne l’emplacement de l’établissement étudié, par le nom de lieu-dit "Cayrol" sur la feuille cadastrale dite "de Cayrol et de Galabert" ; 2- la carte de Cassini (1770) désigne le site par le symbole d’une tour et la désignation "Tour de Cairol" ; 3- Un compoix du territoire, postérieur à 1613, (XVIIe ou XVIIIe siècle), désigne "Tour de Cayrol", à l’emplacement même de la tour qui se reconnaît bien [5].
Sur le cadastre de 1831 on reconnaît effectivement un lieu-dit "Roucayrol", mais ce dernier est situé dans la plaine à plusieurs centaines de mètres de la tour, en bordure d’un "Ruisseau de Roucayrol" dont le nom dérive probablement de Cayrol, son talweg débutant effectivement dans les environs de l’ancien manse. Ce sont ces dérivés qui ont dû participer à la déformation ultérieure du nom de la tour.

Statut des terres au début du XIXe siècle

Hormis son intérêt sur le plan des noms de lieux, le cadastre de 1831 et sa matrice apportent d’utiles renseignements sur l’évolution du paysage et l’état d’abandon complet des terrains où se situaient les ruines au début du XIXe siècle. Les bâtiments n’y sont pas même dessinés et sont simplement présents sur une vaste et unique parcelle désignée de son nom de lieu "Cayrol" [6]. Ces terres sont imposées, en tant que "bois", avec un coût à l’hectare relativement bas par rapport à l’ensemble des impositions sur le territoire communal des Matelles [7] ; il n’y a d’évidence ni cultures, ni constructions en état sur place.

Une situation un peu différente au XVIIe ou XVIIIe siècle d’après le compoix (fig. 6).

Le compoix signalé est particulièrement intéressant : il montre le relevé intégral des structures que nous avons observées sur le terrain, et les désigne par les qualificatifs de "casais" ou "casai", tout en les accompagnant d’un petit symbole triangulaire dont la portée exacte nous échappe (toiture ?, renvoi à un terrain dépendant ?, sens de l’ouverture principale ?). Un parcellaire entièrement disparu est également représenté autour des constructions. Pour chaque entité on retrouve, une date, semble-t-il, et un nom de propriétaire que nous avons relevé. De cet examen un peu sommaire, il nous est difficile de tirer des conclusions sur la nature de l’occupation du sol et sur l’état d’abandon ou non des lieux ; la seule chose certaine est ce morcellement des terres résultant de l’ancienne occupation. Quant au terme "casal", il provient d’après F. Hamlin de l’occitan, et avait une signification s’étendant du terrain à bâtir ou d’une métairie, voire d’une cabane, jusqu’à une construction abandonnée ; c’est ce dernier sens qui serait probablement à mettre en relation avec la désignation des différents corps bâtis de l’ancien "manse de Cairol" [8].

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Fig. 6 - Compoix du XVIIe ou XVIIIe siècle où se reconnaissent les vestiges du "Manse de Cairol".
Le relevé du parcellaire est rigoureux, mais les multiples indications portées n’ont été que partiellement reproduites. Les "casais" indiqués correspondent assez fidèlement aux vestiges observés sur le terrain

Des noms de propriétaires éveillant l’attention

Sans en tirer aucune conclusion, nous nous contenterons de signaler que les noms de propriétaires successifs de la tour de Cairol aux temps modernes ont éveillé notre curiosité en y retrouvant un qualificatif dérivé du terme médiéval "mansus" : en 1831 le propriétaire de la grande terre englobant la tour est un certain Antoine-Toussaint Dumas, demeurant aux Matelles puis à Celleneuve ; au XVIIe ou XVIIIe siècle le compoix désigne un Pierre Delmas comme propriétaire de la tour même et de quelques unes des parcelles l’environnant et ce d’après des titres de propriété remontant à 1549. Il se pourrait que ces noms dérivent plus ou moins directement du statut d’origine de la propriété.

Galabert, hameau voisin, également d’origine médiévale

L’analyse du compoix s’est révélée importante sur un autre plan, celui de l’évolution du nom d’un hameau actuellement appelé Galabert, situé à 1000 m exactement au sud de "Cairol". Au début du XIXe siècle (cadastre de 1831), ce hameau comprend une douzaine de maisons indépendantes, il porte la même appellation et ne se trouve environné d’aucun nom de lieu-dit évocateur d’une origine médiévale. Le compoix quant à lui désigne les noms de propriétaires des habitations et montre qu’elles se répartissent toutes entre les membres d’une famille "Galabert" et "Gallabert", et ce en relation avec différentes dates de titres de propriété (?) remontant au plus tôt à 1385, puis s’échelonnant jusqu’en 1613. Sur un autre plan du compoix, extrêmement abîmé, le titre du document porte, entre autre, la désignation "Mas de Gallabert ou Cayroulet". On retrouve donc sans contestation possible la localisation sur place du Mansus de Cairoleto régulièrement associé à celui de Cairol dans les mentions médiévales, dont la transformation en Galabert, vers les XVIIe ou XVIIIe siècle, s’explique naturellement par l’emploi du nom de la famille possédante.

  " Cairol " un manse d’une certaine importance cité au Moyen Age

L’utilisation du nom de Cayrol, aux XVIIIe et XIXe siècles, sur le lieu de reconnaissance d’un vaste établissement médiéval, conduit facilement au rapprochement avec un ensemble de mentions médiévales presque identiques [9]. La première mention Manso de Cairol date de 1155 ; ensuite le même lieu est cité à plusieurs reprises dans le Cartulaire des Guillems et dans celui de Maguelone à travers tout le XIIe et tout le XIIle siècle, avec différentes variantes telles Carols, Cairols, Acairol, Cayrol, plusieurs fois sous la désignation de "manse". Cet établissement qui n’est pas exactement localisé par F. Hamlin, mais néanmoins proposé comme se situant près de Murles, a en fait toutes les chances de pouvoir être identifié avec celui que nous avons étudié qui se trouve justement situé près de la limite communale de Murles, mais actuellement sur le territoire des Matelles.
Pour ce qui est des mentions d’un Mansus de Cairoleto, vocable à suffixe diminutif, se rapportant au cours du XIIe siècle à un établissement supposé contigu du précédent, il y a également tout lieu de les identifier au hameau de Galabert, effectivement voisin de celui de Cairol, et dont le nom d’origine était encore conservé au XVIIe ou XVIIIe siècle.
En ce qui concerne l’importance relative des deux manses, on soulignera que celui de Cairolet, placé en bordure même de terres cultivables, est soumis à la fin du XIIe siècle, d’après les rôles des feudataires du seigneur de Montpellier [10], à des redevances (albergues) sensiblement plus élevées que son voisin : 3 saumades de vendanges, au lieu de 2 pour Cairol et sa dépendance (et ejus appennaria). Dans ces "rôles" on trouve certaines indications sur le statut des deux manses, puisqu’ils étaient redevables du coût de l’entretien de soldats (milites) auprès du seigneur de Montpellier, dans la proportion de 6 pour Cairoleto et de 4 pour Cairol.
La convergence extrêmement vraisemblable de la localisation ajoutée à celle, évidente, de la toponymie et aux datations identiques entre les textes et le terrain, permet donc une identification tout à fait certaine du site et de ses mentions. C’est ainsi que l’utilisation répétée du qualificatif de "manse" à l’époque médiévale pour une exploitation minière liée à une demeure d’une qualité certaine, élargit, directement ou indirectement, selon que ce soit l’habitat ou l’assiette fiscale qui soit concernée, mais avec certitude, le champ d’application de ce terme à des structures de production d’un type très différent de l’exploitation rurale généralement supposée.

P.-S.

Avec l’aimable autorisation de Pierre-Yves Genty. Dactylographie : Sylvie Rouquette.

Cette page est un chapître de l’article "Le manse de Cairol, une exploitation minière médiévale des XIIe-XIVe siècles, près de Montpellier". Sommaire et liens vers autres chapîtres :

Notes

[1Nous n’avons pas pu faire expertiser le terrain au plan géologique, mais avons retrouvé néanmoins des données montrant la grande vraisemblance de cette interprétation. En effet, d’après la carte géologique Montpellier XXVII-43, dessinée en 1961, le terrain d’implantation du site est un calcaire de faciès "Kimmeridgien-Portlandien" du Jurassique supérieur. Dans le fascicule accompagnant la carte voisine de St-Martin-de-Londres XXVII-42, réalisé par le B.R.G.M., on retrouve p. 21, dans le chapitre "Ressources minérales", rubrique "Aluminium et fer" : "... de petites poches inexploitables avec minerais de fer et d’aluminium ont été signalées dans les calcaires du Jurassique supérieur, dans le secteur de St-Martin-de-Londres (d’ap. Yves Bodeur - 1977). Minéralisation : boehmite, kaolinite, hématite". Ces indices sont justement situés dans des bancs du même faciès et à peu de distance de Cairol.

[2Sont dans ce cas les châteaux de Montferrand (St-Mathieu-de-Tréviers), de Viviourès (Valflaunès), des Salles (Valflaunès), de Montlaur (Montaud) ; ils se situent tous à moins de 15 km de l’établissement de Cairol.

[3Hamlin (F. R.). Les noms de lieux du département de l’Hérault, Nîmes, imp. Lacour, 1988.

[4Les trois mentions de 1334 signalées par F. Hamlin sont viam que communiter dicitur de Rocayra, via de Rocoyra et via Combe de Rocoyra.

[5Arch. Dép. de l’Hérault - G 1592.

[6Feuille cadastrale dite de Cayrol et Galabert, section C - 1, lieu-dit Cayrol, parcelle n° 18 qui se situe en bordure du "Grand Chemin de Ganges à Montpellier".

[7Sur la matrice, la parcelle est d’une surface de 26 Arp. 52 P et 60 M, et se trouve imposée de 175F 07 sur la base d’un classement en "bois", avec 4/5e en classe 2 et 1/5e en classe 3.

[8Nous remarquerons l’emploi du pluriel, sauf pour l’une des structures, et pencherions pour un sens péjoratif un peu parallèle à l’utilisation du qualificatif de ruines, l’emploi du singulier tombant sous le sens pour une structure complète est utilisé.

[9Hamlin (F.), op. cit., note 17.

[10Germain (A.). Liber Instrumentorum memorialum : Cartulaire des Guillem, 1884-86, imp. J. Martel ainé, p. 411 et 414.

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