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La vie du Causse de Louis XIV à Robespierre

samedi 21 août 2004 , par Vareilhes Alain , 1  Commenter

Le XVIIIe siècle, celui des Lumières

Nous avons tous en mémoire ces images d’Epinal, incrustées dans nos « caboches » enfantines par les « instits » : c’est Louis XIV, ses fastes royaux et ....sa chaise percée ; c’est Louis XV signant avec élégance et désinvolture apparente les traités de Vienne et d’Aix La Chapelle ; c’est Louis XVI, monarque marionnette, tellement étourdi qu’il en perdit sa tête, ou bien encore, les sans culottes, gesticulant et vociférant aux pieds d’une Bastille toute enfumée. Cela c’était Paris.

Mais nos aïeux les Caussenards que faisaient-ils ?
Point de télé ni de Midi-Libre pour les informer, quand au téléphone arabe, il ne fonctionnait qu’à l’intérieur du village.... et encore. Croyez-le, la prise de la Bastille, les Caussenards ne l’ont appris que bien plus tard. Le plus fort, c’est qu’il ne savaient même pas ce qu’était la Bastille « aco sé pasaba tro ion » (cela se passait trop loin).

En fouinant dans les archives du département, en jetant un coup d’œil sur les compoix diocésains ainsi que dans les plans figuratifs de cette époque, on peut déterminer sans trop de risque d’erreur la vie de nos ancêtres les Caussenards.

D’emblée, ne vous imaginez pas le Causse tel que vous le voyez de nos jours, « amoureusement » entretenu par nos employés municipaux, pas du tout. L’habitat était dispersé, quelques maisons, des masures plutôt ça et là. Tout le
quartier de la Mairie, inexistant alors, la Mairie elle-même bâtie un siècle plus tard. Au plan du lac, c’était le vide (ma maison date de 1873), le restaurant actuel idem et beaucoup d’autres. La partie existante se situait dans l’actuelle grand’rue avec notamment la maison de Gérard qui date de 1646, tout comme l’église du Causse datant de la même année et qui a été construite sur les bases d’une ancienne église, l’église de Saint André qui, elle, devait dater de l’origine du village, c’est à dire 800/900, eh oui, sous le règne du grand Charlemagne. Les rues du Causse étaient empierrées, c’est sûr, le macadam est venu bien plus tard, c’est à dire dans les 20 premières années de 1900. Pas d’éclairage public. On s’éclairait à la bougie, avec des lanternes et surtout des lampes à huile appelées « calèu ». Le village est peuplé, les familles comptent de nombreux enfants. Entre les années 1730 et 1789, le nombre d’habitants a oscillé entre 400 et 500.

L’agriculture, elle, est essentiellement constituée de quelques « carrés » de vignes, vaguement limités par des murailles en pierres sèches, à peine suffisantes pour produire une « trace » de piquette infâme, sans aucune valeur gustative. Les oliviers, plus nombreux permettaient la fabrication d’une huile
Plus rustique, mais ô combien salutaire.
Les quelques arpents d’orge, de blé, de seigle et d’avoine,
suffisaient à peine à nourrir les nombreux ânes et mulets, utilisés pour l’exploitation des bois. Avoir un cheval était un luxe... Les quelques boisseaux de céréales des années fastes étaient revendus à la noble autorité locale en échange de coupes de bois.

Le bois, c’est une source de revenus importante, c’est même la plus grande, avec son corollaire, le charbon de bois, réalisé en charbonnières fumeuses à l’odeur âcre.
Une autre source de re-venus également très importante était due à l’écorçage des chênes. L’écorçage des arbres a
débuté à la fin du XVIIe siècle. Les « ruscaïres » écorcent le bois dès le mois de mai (floréal pour l’époque), au printemps et au moment de la montée de la sève dans les arbres. L’ écorce est vendue aux tanneries (il y en a de nombreuses dans le secteur). Ces tanneries possèdent de grosses cuves, pleines de lait de chaux dans lequel on trempe les peaux de mouton pour en détacher la laine. A cette époque, l’élevage des bovins n’existait pas sur le Causse.
Ces « drôles » de trous, ces fours à chaux que vous trouvez par dizaines dans les bois du Causse datent de cette époque.

Outre le liant pour la maçonnerie et les enduits, cette chaux était utilisée pour les peaux, mais également pour fabriquer le savon. En ces temps, le savon était produit à partir d’un « mescladis » (mélange) de chaux précisément, de cendres et de « cassier », résidus des noyaux d’olives concassées, après avoir été malaxés au moulin.
Cela produisait le savon roux, liquide que l’on utilisait pour « fouler » les « cadis » de laine produits en grande quantité au Causse et qui étaient utilisés entre autres après avoir été teints en rouge vif dans des bains de teinture provenant des racines de la garance, à fabriquer les uniformes de nos braves zouaves ou tourlourous (oui, oui, rappelez-vous ce tissu rouge pétard de nos grognards, un peu plus tard).


L’élevage, nous avions déjà abordé cette activité pastorale il y a quelques années dans une précédente Garrigue (pour cela il faut acheter l’album de toutes les Garrigues sorties depuis 25 ans - 15,24 euros auprès du Foyer Rural de St Martin ).
Nous ne nous attarderons donc pas sur l’élevage des ovins qui était comme la coupe de bois, l’une des principales richesses de ce territoire extrêmement pauvre. Pour l’anecdote, nous citerons également l’élevage des chèvres (il en existe encore), mais voilà ces caprins, très utiles puisqu’ils fournissaient lait, fromages et chevreaux, sont dévastateurs. Une chèvre ça broute tout ce que ça trouve (même le linge si elle en trouve à l’étendoir). Cela broute les herbes, mais aussi les pousses des jeunes arbres qu’ elles détruisent. Le bois, à cette époque, est une denrée vitale et baillis et Sénéchaux des états du Languedoc doivent prendre des arrêtés pour interdire ces « rouzigaïres » dans les dévois et autres « partoques » caussenards.
Au Causse, chaque famille élève au moins un cochon même chez les plus démunis, je dirais même, surtout chez les plus démunis. Cette tradition a perduré jusqu’à la dernière guerre (rappelez-vous Bourvil et Gabin dans le film : « La traversée de Paris » et c’est vrai : « Quel délice que ces cochonailles d’antan ! ».

Les industries, peu de gens le savent, mais au Causse de la Celle (avec un « c », je vous prie, le « s » viendra après, bien après), les cadis, évoqués précédemment, ont une réputation dépassant les limites du secteur. D’abord, c’est quoi le « cadis » ? (et pas Cadix). C’est du tissu de laine vierge, grossièrement cardé. Ces tissus sont réalisés en largeur et longueur considérables, des draps lourds et pesants de plusieurs dizaines de kilos. Ces cadis sont très solides et leurs mailles ne se déstructurent pas facilement, d’où leur réputation. Ceux de la région sont recherchés. Ils sont revendus soit à Lodève soit à Gignac, un peu plus tard en manufacture à Villeneuvette.
Après l’industrie des cadis, celle de la soie, et la culture des vers à soie qui elle-même implique la culture des mûriers, seule nourriture que ces charmantes bestioles ingurgitent gloutonnement. La technique est simple alors : une fois le cocon formé, il est récolté et placé dans un four brûlant pour tuer les chrysalides qui maintenant sont à l’intérieur. Un cocon, ce sont plusieurs centaines de mètres de fil de soie, très fin, très ténu, fil qui n’est autre que la salive du vers, qu’il « emberlificotte » de la façon que l’on sait. Après la passage au four, les « fileuses » désembrouillent les fils du cocon, les assemblent, tandis qu’un tour manœuvré à l’aide d’une manivelle permet d’en faire d’énormes bobines qui sont vendues aux usines (notamment à Ganges dans la région).
On y fabrique des bas de soie qui ont succédé aux bas de laine (vers 1780, il y avait une usine qui confectionnait des bas de laine à Saint Martin de Londres).
Et puis au Causse, on fabriquait du « verdet ». Comme pour le cadis, vous allez me dire : « quézaco ? » En substance le verdet est un produit issu de l’oxydation du cuivre et utilisé pour la fabrication des peintures. La fabrication du verdet était l’apanage des bourgeois - Allez savoir pourquoi ! Pour le fabriquer, jugez plutôt : on utilise du cuivre rouge d’Allemagne, que l’on débite en fines plaquettes (de la dimension d’ une plaquette de chewing-gum). Au fond d’une poterie en terre cuite, on verse la valeur d’un litre ou deux de vin rouge. Sur le fond du pot, on dispose en entrelac de petits branchages, en fait des bâtonnets de la grosseur d’un crayon. Sur ce lit de bois, on dépose une série de plaquettes de cuivre et l’on reproduit l’opération, couches sur couches jusqu’à remplir la poterie. Une fois plein, le pot est bouché par un couvercle de paille, épais de quelques centimètres, pendant plusieurs jours. La maturation du vin par le dessous fait déposer sur le cuivre une matière pulvérulente verte. On retire les plaquettes, on les fait sécher à l’air, on les racle et ce produit devient un sulfate de cuivre, le vert de gris utilisé dans la fabrication des peintures.

Ces quelques lignes sont un aperçu de la vie caussenarde au XVIIe siècle. D’autres curiosités émaillent l’existence en ces époques où l’obscurantisme laissait déjà entrevoir les possibilités technologiques du XXe siècle.

N.B. : Il y a quelques années, j ’avais écrit un article relatif à la présence de piliers (une vingtaine) construits en pierre et chaux, de trois mètres ou presque de hauteur, traversés par un trou en leur milieu. Ces piliers existent toujours dans un mas du Causse, le Bouys. J’avais questionné de nombreuses personnes, quant à l’utilité de ces piliers, mais nul ne m’avait donné la solution. Je crois bien l’avoir trouvée. Ces piliers étaient en fait des étendoirs géants, très hauts, très solides, très longs afin de permettre le séchage de ces vastes toiles de cadis, pouvant peser plusieurs dizaines de kilos, voire un quintal et déposées là après leur bain dans la garance. Ce n’est que simple déduction, mais pourquoi pas.

P.-S.

Article de presse écrit par Alain VAREILHES - La Garrigue entre la Séranne et le Pic Saint Loup n°107 - Décembre 2001

2 Messages

  • La vie du Causse de Louis XIV à Robespierre Le 16 février 2008 à 11:02

    Merci pour cet article trés instructif.

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    • La vie du Causse de Louis XIV à Robespierre Le 4 juin 2010 à 00:46, par Jacques Blaquière

      Vous avez sans doute raison pour les pilliers de séchage des cadis. Mon ancêtre Louis Blaquière dit Merle serait né au Causse-de-la-Selle en 1730 dans un endroit nommé mas du Merle. Son père se nommait Pierre Blaquière et sa mère Marguerite Bouniol. Je me demande si le mas du Merle existe encore au Causse ? D’autre part, dans les actes numérisés de baptêmes, mariages et sépultures du 17e siècle qu’on trouve aux A. D. de l’Hérault, on trouve beaucoup de cadissiers, de mégissiers et de Texier vivant au Causse. J’ignore malheureusement comment mon ancêtre s’est retrouvé dans les troupes franches de la Marine en 1748 puisque je n’arrive pas à trouver un volontaire français qui me trouverait sa fiche d’enrôlement aux archives militaires de France. Mon ancêtre est venu à Louisbourg en 1750.
      Jacques Blaquière, Richmond QC Canada

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