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La légende du Pic Saint Loup

mardi 13 avril 2004 , par Minet Pierre , 1  Commenter

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Notre-Dame d’Aleyrac


Il y avait à Alayrac, une merveilleuse petite chapelle romane, dont le toit de lauzes émergeait à peine des touffes de chênes verts. La porte d’ouvrait sur un jardin d’asphodèles et d’ iris nains. Fraîche, calme, fleurie de romarin et de genêts, les
oiseaux venaient y chanter matines depuis que les derniers moines en étaient partis.
Sous le sol de terre battue une tombe, celle d’une toute jeune fille, presqu’une enfant : Irène de Bibiourès . Son nom , son histoire sont gravés ici, au coeur de ce terroir, comme une légende.
Cette légende, les vieux la savaient par coeur, mais les vieux se sont tus et ce pays perd mémoire de n’être plus “ une terre parlée . Les bribes que nous avons pu recueillir avaient été oubliées, on ne sait trop par qui, dans un mas de Vacquières derrière une charrette en ruine, près d’une cuve à vin.

Bibiourès découpe sur un ciel ivre de lumière son armure de pierre. Entre les pins et les cystes, la manade multicolore des invités avance.Toutes bannières déployées, Seigneurs et Chevaliers gagnent la forteresse, les chevaux caracolent, font sonner leurs grelots d’argent.
Les tambourins battent une farandole enjouée : cris chansons, appels accompagnent le cortège d’une jeunesse heureuse.
Au château les serviteurs se pressent autour des feux où cuisent sangliers et taurillons, sur les tables le vin mêle à l’odeur insolite des épices et des herbes sauvages, le parfum aride des côteaux. La fête est déjà là dans la
cohue des ultimes préparatifs... et il y eut grand fêtement : jeux et tournois, danses et cour d’amour que donnèrent, jusque tard dans la nuit, musiciens et troubadours. Alors torches et flambeaux allumés furent célébrés de poésie courtoise, l’honneur et la grâce des dames.

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Château de Viviourès

Irène était la fille unique du Seigneur de Bibiourès dont le château accroché à l’Hortus fait face au Pic. Au jour de l’été, pour son anniversaire, ses parents invitaient les jeunes Seigneurs des environs : Pierre de Ganges, Bermond de Sauve, Bernard d’Auduze, Bermond de Sommières, Guilhem de Montredond, Bertrand de Malgueil et surtout les trois fils de Raymond de Roquefeuilh : Guiral, Loup et Alban.
Guiral l’aîné, le visage fier, le regard franc, le corps délié, est un chevalier accompli, riche de grands domaines, fidèle et généreux.
Loup le second a les yeux vairs, le teint doré au soleil des longues randonnées, le coeur sans détour et de grande vaillance, la voix douce, la parole courtoise.
Alban, le plus jeune, est gai, ardent, loyal, le corps agile et l’esprit vif. Il tient droit son chemin : superbe, audacieux.

Tous les trois aiment Irène de très tendre amitié. Pour eux, elle est la dame noble et douce, la jeune fille au regard pur, l’enfant au sourire éclatant, l’amie éblouissante de simplicité et de grâce, l’aimée proche et pourtant inaccessible. Dans sa discrétion, sa réserve, Irène n’a jamais cherché à départager en son coeur, l’hommage de leur attachement.

La même nuit de juin, convoquée par le pape Innocent III la croisade albigeoise s’assemble à Lyon :
prélats
barons
mercenaires
ribauds
routiers
bouffo escoubiho
roubo pelous
reïtres affamés
estouffo chrétiens
soudards en mal de Salut
déferlent dans la vallée du Rhône.
Etrange armée où les plus hauts dignitaires de l’Eglise et du Royaume font route avec la pire canaille : vols, rapines, massacres, incendies, pillages se succèdent. Les récoltes sont anéanties, la mise à sac du pays est systématique... jusqu’au bûcher de Montségur.
L’itinéraire des Croisés sur la région laisse d’épouvantables cicatrices, violences incompréhensibles que ne peuvent justifier la simple chasse aux hérétiques et si le légat du Pape ouvre la marche, les bandes qui suivent dans un désordre indescriptible, font ripaille et carnage avec moins d’élégance.

Les Seigneurs du pays ont tenté l’impossible pour épargner terres et hommes, en vain. Irène a ouvert les portes de Bibiourès et c’est en accueillant les plus faibles qu’elle a été lâchement massacrée.

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Château de Viviourès

Il y eut une sourde lamentation portée par la nuit, comme un cri lancinant, retenu. Une douleur éperdue et ce fut un deuil cruel dans tout le pays pour tant de morts injustes et une aussi mauvaise guerre.

Guiral, Loup et Alban ont appelé leurs amis. Ils ont donné leurs chevaux. Ils ont offert : haubert, heaume doré et même l’écu et l’épée. Ils n’ont pas pris vengeance mais sont partis pieds nus, vêtus de toile grossière et d’une
Mauvaise cape brune. Ensemble ils ont marché jusqu’à la petite église
d’Alayrac où Irène repose.
Tard le soir ils se sont séparés : Loup est monté au Pic. Guiral et Alban ont pris le chemin des Cévennes vers des montagnes qui très vite porteront leurs noms.

Trois feux s’appellent et se répondent dans la nuit pour la St.Jean d’été, anniversaire d’Irène de Bibiourès.
Trois feux qui n’accompagnent aucun pillage et n’annoncent aucune violence...
Chaque feu est dressé près d’une humble cabane de pierres sèches. Allumés une fois l’an, ils sont le seul lien qui subsiste entre les fils de Raymond de Roquefeuil devenus ermites par l’amour d’Irène, pour l’amour de Dieu.
Ces flammes dans la nuit tout le monde sait ici ce qu’elles signifient car elles perpétuent aussi le souvenir des multiples bûchers qui sous prétexte d’inquisition et de foi ont immolé trop d’innocentes victimes.
Elles rappellent le dépouillement volontaire de trois chevaliers occitans et l’oppose à l’autre dépouillement, imposé par le roi, qui enleva aux principaux seigneurs de la région “ terres et onors “ parce qu’ils furent fidèles au Comte de Toulouse. Elles prolongent aussi ce chant d’amour
courtois, expression privilégiée de la civilisation occitane.

Je ne sais plus en quelle année Alban ne fut plus au rendez-vous, il était mort au plus gros de l’hiver. L’année suivante un autre ermite avait pris sa place, il ralluma le feu.
Il en fut ainsi à la mort de Guiral et de Loup et longtemps, très longtemps après...
 [1]

Notes

[1A consulter Religion Populaire en Cevennes ( Le culte à Saint-Guiral) Adrienne Durand Tullou. Annales du Milieu Rural 1981 en particulier : chapitre VIII “ Les saints et la légende des trois ermites.”

2 Messages

  • > La légende du Pic Saint Loup Le 20 septembre 2004 à 22:05, par Ludovic BERTRAND

    Trés belle histoire, quand je regarde la majesté de notre paysage, je me dis qu’elle ne peut etre que vrai.

    Répondre à ce message

    • > La légende du Pic Saint Loup Le 27 avril 2010 à 16:51, par Jacky Dupont

      C’est beau, mais trop bref. Ce n’est pas un reproche, j’aurais tout simplement aimé en savoir davantage sur la mort d’Irène. Massacrée par les "hyènes" des "barons du Nord" laissez-vous supposer.
      Pourquoi tuer une aussi charmante enfant ?
      Refusait-elle de renier sa foi cathare ?
      Ou plus grave encore ?

      Répondre à ce message

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