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Gazogène et « Grandes manœuvres »

mercredi 22 décembre 2010 , par Mascarell Raymond , 1  Commenter

Gazogène et « Grandes manœuvres »

Le camion toussotait pour grimper la côte du Mas Rigaud. Tout était pour lui expédition aléatoire depuis que le gazogène au gaz poussif avait remplacé l’alimentation essence. Il n’en pouvait plus le malheureux et rechignait à tout ce qui lui semblait au dessus de ses possibilités. Bref ! En cette année 1942, nous n’avions plus dans la famille le fringant U 23 Citroën racheté aux domaines avant la guerre. De temps en temps, pour soutenir ses efforts, nous disposions une ou deux cales derrière les roues arrière jumelées. « Pauvre carcasse, tu n’en peux mais il faut tenir ».

Et nous arrivions pourtant à dominer petit à petit cette terrible montée. A notre gauche, nous admirions comme toujours la face verticale Nord du Pic St Loup. L’ombre immense de cette roche calcaire ou tant de téméraires avaient subi dans leurs corps les lois de la pesanteur faisait très peur à mes jeunes années. Plus tard, bien plus tard, d’autres hommes techniquement mieux entraînés réussiraient avec du matériel mieux adapté ce que tant d’autres avaient raté. Une stèle en bord de route rappelle aujourd’hui ces instants dramatiques. Pour ma part, j’aurais par la suite très souvent l’occasion de traverser, sac au dos, ce dernier chaînon montagneux avant d’aborder la plaine Montpelliéraine.

Pourquoi nous, gens de la large étendue de terre et de vignes entre Lez et Lirou, allions-nous si loin avec un camion si cahoteux ? La guerre de 1940 avait changé la donne tout simplement. Ancien commerçant des charbonnages de Rochebelle, Emile MASCARELL, mon père, était devenu exploitant forestier en complément.

Désormais, il louait des coupes de bois sur les hauteurs de Valflaunès, voire même sur le causse de Pompignan, Claret, ou Corconne. J’étais encore enfant mais le jeudi, jour de vacance pour les écoliers, je devais l’accompagner avec mon frère aîné dans les diverses forêts de chênes verts ou nous avions des bûcherons travaillant à la tâche.

L’un de ces bûcherons était de Prades le Lez et revenait avec nous en fin de semaine pour passer le dimanche en famille. Les autres étaient des anciens soldats républicains, réfugiés de la guerre d’Espagne. Construisant de petites cabanes en pierres sèches, ils vivaient d’une façon très spartiate attendant la paye de leur dur labeur de la semaine. Leur alimentation, compte tenu des restrictions était assez limitée aux topinambours et aux rutabagas mais heureusement il y avait à foison aux alentours du lapin de garenne. Ce qui leur permettait de faire du troc avec les éleveurs de chèvres voisins. La myxomatose n’existait pas encore.

Certes je ne profitais pas de mon jeudi mais j’aimais le contact de ces hommes rugueux. Ils m’apprenaient la vie en forêt : Comment placer un collet, comment dénicher les nids de pie, comment définir un chêne yeuse d’un chêne kermès. J’aimais la moiteur de leurs cabanes qui sentaient pourtant la sueur, le tabac et le mauvais vin. L’enfance enjolive souvent les choses mais je crois qu’ils étaient heureux dans leur dénuement. Ils avaient peu mais demandaient peu pour l’immédiat. Leurs complaintes andalouses résonnent encore dans ma tête.

Notre rôle consistait la plupart du temps à charger le camion bûche après bûche puis nous redescendions plus facilement vers la plaine pour livrer le bois directement chez les acheteurs ou pour le scier à la longueur voulue afin de satisfaire en grande partie les Montpelliérains. C’était l’instant, au fil des kilomètres de descente où la fatigue aidant, le ronronnement régulier du moteur me permettait de m’évadait dans une dimension plus accessible à mes rêves d’enfant. J’avoue que j’y retourne encore de temps en temps…

Sur le Causse, nous allions à Camp chez le couple RAYNAL, je crois. Etait-ce nos loueurs de coupe ? J’ignore. Je sais qu’ils vivaient dans un mas perdu au fin fond d’un chemin peut-être inexistant désormais et là nous dévorions pour l’occasion une volaille à pleine dents. Ni eau, ni électricité bien entendu et pourtant, lorsque ma mémoire veut remonter le temps, il me semble que ces gens étaient très enjoués. Heureusement, au retour, les gendarmes de Tréviers n’étaient pas encore trop pointilleux sur le taux d’alcoolémie du chauffeur ni, d’ailleurs, sur l’équipement des véhicules.

Tréviers et ses gendarmes de la brigade. Ils nous arrêtaient quelquefois pour contrôler je ne sais quoi. Il y en avait un qui s’appelait SICOIT ou a peu près comme ça. Celui-la, mon père le craignait assez car il avait la particularité de fouiner là où on ne l’attendait pas. Son dada, c’était les vélos : « Et votre petit appareil sonore, l’avez-vous ? », disait-il de sa voie rocailleuse roulant les r comme un catalan. Cela nous amusait beaucoup, nous les enfants, et nous nous évertuions à l’imiter mais aussi à l’éviter lorsque nous roulions à vélo. Bref, rendons-lui cette justice : La sonnette sur le guidon et la plaque d’identité étaient obligatoires. Autant que je sache, la brigade de Tréviers a rejoint le maquis par la suite.

Quoique très fatigué, notre véhicule réussissait tant bien que mal à nourrir la famille et itou, disons-le en sourdine, le mécanicien du village. De plus, il était souvent réquisitionné par les Allemands pour accomplir telle ou telle mission. Résistant à sa façon, mon père déclarait dans ce cas là le camion en panne et l’amenait chez le mécano. Bien entendu l’argent ne rentrait pas dans la famille et les économies d’avant guerre fondaient vitesse grand V. Notre situation financière n’était guère aisée à la fin du conflit.

Néanmoins, il ne pouvait pas toujours mettre son outil de travail « en croix » sinon la milice serait intervenue. Alors, il y allait le cœur bien gros. Parfois, le hasard de sa mission le conduisait à passer dans le village et là, vers midi environ, il arrivait à la maison accompagné d’un soldat armé d’un fusil Mauser, très gêné d’ailleurs par son arme et surtout d’être là, regardant manger toute une famille française.

Finalement nous avions pitié de ces pauvres vétérans qui auraient préféré assurément être dans leur région natale. Certains arrivaient avec quelques nourritures ou une boule de pain et demandaient timidement la permission de s’asseoir avec nous. Pourtant fervent communiste, mon père n’avait pas le cœur de refuser. De toute façon, pouvait-il faire autrement ?...

Un convoi transportant des soldats allemands venait d’être bombardé en gare d’Arène à Montpellier par l’aviation anglaise. Combien de morts ?... Je n’ai pas les chiffres mais un nombre important de « réquisitionnés » avaient été dépêchés sur les lieux pour leur transport « je-ne-sais-où ». En fin de journée, muni d’un balai-brosse j’avais aidé la fratrie à nettoyer le plateau rougi du camion sous une fontaine à manche réservée habituellement au remplissage des citernes de sulfatage. C’était la guerre, me dira-t-on. Oui, c’était la guerre mais cela ne calmait en rien ma sensibilité d’enfant.

Il me restait donc la semaine suivante mon « pic Saint Loup » pour lui confier mes joies et mes peines.

1 Message

  • Gazogène et « Grandes manœuvres » Le 27 décembre 2010 à 18:31, par Martial Acquarone

    Bonjour,

    Votre témoignage est excellent, il nous replonge dans l’une de ces nombreuses activités en garrigue.
    La photo du camion a l’air assez ressente. Est ce que ce camion est toujours en état ? Je serai très intéressé de le voir. En effet tous ce qui concerne le charbon de bois dans la région me passionne, (cf loupic, ste croix de quintillargues, altimara).

    Martial Acquarone 06 09 57 45 84

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